Dossier
Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ?
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Pour citer cet article :

Boissenin, Lucie, « À la recherche du village idéal. Lecture croisée de deux projets de réhabilitation en France et en Italie », dossier « Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ? », 14 février 2019, www.reseau-lieu.archi.fr/a41

À la recherche du village idéal
Lecture croisée de deux projets de réhabilitation en France et en Italie

Par Lucie Boissenin
Architecte, Lucie Boissenin est doctorante en architecture et sciences territoriales chez LabEx (...)

Résumé
Notre recherche, menée dans le cadre d’un doctorat en architecture et sciences territoriales, porte sur l’analyse de projets de réhabilitation du patrimoine bâti et leurs effets en terme de développement territorial. Le corpus mêle des projets d’architecture situés en France et en Italie et permet une lecture croisée des projets au-delà de leur seul contexte territorial.
Des différents aspects de la notion de patrimonialisation, notre recherche s’intéresse principalement au lien entre l’imminence de la perte – « le sentiment d’urgence qui a toujours accompagné la conscience patrimoniale » (Poulot, 2006) – et la réaction du collectif, en particulier lorsqu’il s’agit d’un patrimoine bâti et que cette réaction implique un projet d’architecture. Nous interrogeant ici sur deux exemples de réhabilitation d’une partie conséquente de villages, nous avons d’abord exploré quelles étaient les menaces pesant aujourd’hui sur les villages – de manière globale – avant d’entrer dans les spécificités des deux territoires.
D’une part, en Italie, une forme d’exode rural se poursuit et conduit même certains chercheurs à parler de disparition de villages entiers à partir de 2036 (Frate, Imbriaco, Petrocelli, 2018), par dépeuplement complet. D’autre part, en France, outre un problème de la réduction des services en milieu rural souvent relayé par les médias, le sociologue J.P. Le Goff nous informe, à travers son ouvrage La Fin du Village qui retrace l’évolution d’un bourg provençal, d’une possible « mort du village » en tant que fait social et culturel, la fin d’une certaine forme de relations entre les habitants qui a disparu avec l’évolution des modes de vie et l’arrivée des néo-ruraux et des touristes ayant une culture urbaine (Le Goff, 2012). Le village pourrait donc bien être menacé tant dans sa forme physique qui tend à être abandonnée que dans la forme sociale qu’il représente.
Nous avons identifié deux terrains d’études pour lesquels la menace est (ou a été) réellement présente et observé la réaction du collectif face à celle-ci. D’une part, le village de Cairano, passé de 1400 habitants dans les années 1950 à environ 300 aujourd’hui, est un emblème de ces communes italiennes « en voie de disparition ». Pourtant, un collectif s’est formé en 2008 pour organiser des événements culturels et faire revivre temporairement le bourg. Le succès de l’initiative a conduit un mécène à proposer la création d’une école de théâtre, qui a été réalisée par réhabilitation de plusieurs édifices abandonnés du village. D’autre part, Celles, dans l’Hérault, a été entièrement exproprié dans les années 1960 pour la construction d’un barrage et de son lac artificiel ; mais le niveau d’eau resta inférieur à la côte du hameau. Dès lors, les équipes municipales se sont succédées avec l’objectif de faire revenir des habitants et de ne pas céder les ruines à un projet touristique. La revitalisation prend enfin corps en 2018 : les nouveaux habitants sont recrutés actuellement et seulement s’ils s’engagent à résider à l’année à Celles et à y développer une activité professionnelle. La réhabilitation n’est pas amorcée mais le PLU énonce d’ores et déjà des orientations sur les matériaux à utiliser afin de conserver des caractères régionaux.
Quelle patrimonialisation représentent ces opérations ? S’il y a bien patrimonialisation du bâti, notamment lisible par le choix de valoriser des structures existantes et les adapter à de nouvelles activités au lieu de constructions neuves, celle-ci reste un objectif secondaire. Dans les deux cas, le collectif est motivé en premier lieu par la volonté de générer une nouvelle occupation des lieux. Peut-on parler de patrimonialisation de l’habiter ? Nous constatons que les intentions des deux projets sont proches, malgré leur appartenance à des contextes éloignés : retrouver des maisons habitées, des activités culturelles et économiques, des espaces publics où le collectif peut s’exprimer. Ce n’est donc pas tant la pratique spécifique du lieu qui est patrimonialisé, qu’une forme d’idéal villageois, un imaginaire qui semble partagé même au-delà des Alpes.

image : Cairano 7x, un événement annuel pour ré-habiter le village" image extraite de l’affiche publicitaire pour l’édition 2014, © Cairano 7x

Bibliographie :
FRATE Ludovico, IMBRIACO Marialaura, PETROCELLI Antonio. 2018. Rionero 2020, équipe de recherche de l’Università del Molise, Campobasso (Italie). https://rionero2020lab.github.io/
KAYSER Bernard. 1989. La renaissance rurale. Sociologie des campagnes du monde occidental. Éditions Armand Colin.
LE GOFF Jean-Pierre. 2012. La fin du village : Une histoire française. Gallimard.
POULOT Dominique. 2006. « De la raison patrimoniale aux mondes du patrimoine. » Socio-anthropologie, n°19. http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/753.

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