Dossier
Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ?
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Pour citer cet article :

Gerbeaud, Fanny, « Légitimer par le patrimoine.. Les communautés denses historiques dans la métropole de Bangkok », dossier « Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ? », 14 février 2019, www.reseau-lieu.archi.fr/a35

Légitimer par le patrimoine.
Les communautés denses historiques dans la métropole de Bangkok

Par Fanny  Gerbeaud
Architecte et docteur en architecture, Fanny Gerbeaud est ingénieur de recherche au Laboratoire PAVE de l’École Nationale (...)

Résumé
A Bangkok, en Thaïlande, subsistent de très anciennes « communautés denses » (Chumchon ae-at), fondées avant même que cette ville mondiale ne devienne la capitale du Royaume (Baffie, 1987). L’introduction des titres de propriété dès 1861, avec le développement du pays, a placé nombre de leurs habitants sous la menace d’une expulsion qu’ils tentent d’éviter en revendiquant un droit à la ville et au sol (Lefebvre, 1974).
La communauté de Pom Mahakan en plein cœur historique, sur la presqu’île de Rattanakosin, faisait partie de ces ensembles emblématiques dont certaines traditions telles que le Likay (théâtre d’ombres) et l’architecture vernaculaire – bien que remaniée et parfois dégradée – ont perduré au fil des générations.
Depuis 1992 et jusqu’à la destruction de la communauté début 2018, le conflit opposant la Bangkok Metropolitan Administration (BMA) et Pom Mahakan a placé la notion de patrimoine au centre des débats, d’abord portée par des acteurs extérieurs voire étrangers. Comme l’explique M. Herzfeld, chercheur à Harvard et éminent défenseur de la communauté, « dans la perception locale, […] être siwilai est incompatible avec la vie dans de vieilles maisons » (Herzfeld, 2006 : 136). De fait, les habitants se sont peu à peu approprié cette notion de patrimoine, et l’espace de leur communauté, comme outils pour obtenir la régularisation premièrement, comme enjeu métropolitain ensuite en dépassant les limites de leur seule communauté. Ils ont peu à peu attiré des supporteurs de renom – ONG, Association of Siamese Architects et universitaires thaïs ou étrangers – qui ont saisi Pom Mahakan comme un cadre spatial indissociable du mode de vie communautaire et du patrimoine intangible qui y a vu le jour. L’espace s’est alors transformé, pour susciter l’adhésion des touristes et de la BMA avec la création de cheminements bordés de panneaux explicatifs bilingues, ainsi que pour mieux incarner la notion de « patrimoine vivant ». Au-delà de l’architecture, qui a fait l’objet de relevés architecturaux et de projets de rénovation par diverses universités de la capitale, cette communauté en perpétuelle adaptation symbolisait en effet pour ses défenseurs une certaine « authenticité ». Elle représentait une opportunité de fédérer citadins et touristes autour de la transmission d’une culture, d’un ancrage, ainsi que la capacité à faire ville et patrimoine au quotidien à l’opposé d’une muséification du centre ancien. L’idée de patrimoine vivant avait par ailleurs été abordée dans le cadre de la rénovation à plusieurs mains d’une communauté non loin de Pom Mahakan : les compartiments chinois de Tha Thien ont ainsi été restaurés par leurs résidents et le Crown Property Bureau (propriétaire des immeubles et gestionnaire des biens du Roi de Thaïlande) en suivant les préconisations de mise en valeur de Y. Pimonsathean (enseignant-chercheur à Thammasat University, Bangkok).
Pom Mahakan détruite, la parcelle est aujourd’hui un parc « écrin » destiné à mieux mettre en valeur le patrimoine royal et religieux de Rattanakosin. Ce parc s’inscrit dans le plan d’embellissement de la presqu’île, destiné à offrir aux touristes un environnement plus durable et sécurisant, réaffirmant au passage la grandeur de Bangkok hier et aujourd’hui sur la scène internationale. Pour Herzfeld, ce plan montre la « disciplination » de la BMA et la domination esthétique de l’Occident sur la conception de ce qui constitue la mise en valeur patrimoniale (2006 : 127). Plusieurs voix s’élèvent d’ailleurs en Thaïlande pour réclamer une définition plus souple et adaptée du mot « patrimoine », car en perpétuel évolution en Asie du Sud-est et sans doute plus proche d’un « processus » que d’un « objet ».
Malgré l’issue du conflit, les années de lutte ont néanmoins transformé le regard porté par les habitants sur leur lieu de vie, leur architecture domestique et sa place dans la ville contemporaine. Ils ont acquis aux côtés de leurs soutiens des mode d’expression et un argumentaire leur permettant de faire entendre une voix autre. L’histoire de Pom Mahakan est en cela une parfaite illustration du patrimoine comme instrument de lutte pour garder – et faire – trace dans un espace physique et démocratique.

Photo : https://www.thailande-et-asie.com/bangkok-fort-mahakan/

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