Dossier
Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ?
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Pour citer cet article :

Jouenne, Noël, « Habiter dans une maison Castor.. Une patrimonialisation difficile », dossier « Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ? », 14 février 2019, www.reseau-lieu.archi.fr/a33

Habiter dans une maison Castor.
Une patrimonialisation difficile

Par Noël Jouenne
Maître de conférences à l’ENSA Toulouse, Docteur en Anthropologie sociale, Université Paris V René (...)

Résumé
Se questionner aujourd’hui sur l’aspect patrimonial des mouvements d’auto-construction comme celui des Castors relève de la volonté d’une prise de conscience de la valeur du travail en dehors de l’entreprise. Elle permet aussi de se positionner au regard des nouvelles tendances de l’habitat participatif. Né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans un contexte de crise économique et sociale, le mouvement des Castors a permis d’acquérir le droit d’habiter à la sueur du front. Par groupe d’ouvriers et de salariés d’entreprises, ils se sont constitués en association d’auto-constructeurs, qui sera légitimée par une circulaire sur l’apport-travail en août 1952. De ce principe naît la possibilité d’utiliser le travail sur le chantier du lotissement comme d’un apport pécuniaire converti et soustrait du montant du prêt. Les groupements se constituent dès 1950 et pour une décennie, ils vont sur Toulouse fabriquer plusieurs centaines de maisons.
Au cœur de notre enquête de terrain, nous trouvons la cité des Castors de Bagatelle, l’une des pionnières sur la ville. En réalité, quatre phases se sont succédées sur un terrain maraîcher acquis pour le compte de l’association « Notre Logis » en 1951. Une première tranche de 100 logements groupés par blocs de deux maisons sera construite par les employés de la SNCASE, aujourd’hui Airbus. Elle sera suivie de trois autres tranches, respectivement au profit des ouvriers de la SNCASE et des Ponts & Chaussées. Notre travail d’enquête s’est d’abord porté sur la première phase dans la mesure où les « castorettes », filles de Castors, regroupées en association libre nous ont contacté pour mener à bien un travail de collecte et d’analyse de matériaux. Après avoir effectué une série d’entretiens, accompagnés de recherches en archives, j’ai pu entreprendre la possibilité de faire participer les étudiants à cette enquête. Chaque année depuis 2013, un petit groupe d’étudiants met en commun sa réflexion à travers une initiation à la recherche par la recherche. Cette somme permet un échange avec nos informateurs. Les relevés donnent lieu la production de maquettes à différentes échelles qui sont réutilisées par l’association dans le cadre d’une découverte patrimoniale sur le quartier.
Petit à petit, il est apparu que l’échange pouvait poser problème dans la mesure où la constitution du patrimoine (physique et immatériel) prenait forme à travers notre travail collectif, et que de ce point de vue, notre implication devait être discutée. D’autre part, en analysant les entretiens produits, certains aspects propres au mouvement des Castors semblaient absents. Par exemple, l’esprit Castor que d’autres groupements revendiquent – comme à Pessac par exemple – et qui grossièrement prend la forme d’une solidarité communautaire, n’est perçu dans aucune phase du programme de Bagatelle. Une fois les maisons terminées et acquises par tirage au sort, chacun est rentré chez soi et aucune vie communautaire ne s’est développée. Aux questions posées dans ce sens, les réponses restent évasives et ne permettent de préciser ni le moment ni les causes d’un hypothétique conflit à l’origine de l’absence d’un projet collectif. Encore eut-il fallu qu’un projet se soit développé dans les années précédant la construction. Ce qui est certain c’est qu’un certain nombre de problèmes sont apparus dès l’installation des Castors. Les femmes jugèrent la cuisine trop petite, la buanderie fut rapidement transformée en pièce supplémentaire, la cheminée en brique fut déposée, etc.
Sur la parcelle concernée de 7 hectares figure un bâtiment de ferme qui sera utilisé comme entrepôt durant les travaux. Les Castors y stockent les matériaux qu’ils surveillent par équipe de deux chaque nuit. Ce bâtiment semi-ouvert est aussi le lieu de festivités entre compagnons comme peut l’attester la photo qui circule parmi les Castors. Du reste, les quelques images du chantier montrent les ouvriers au travail, creusant le sol pour les travaux de terrassement de la voirie ou des maisons. Ils sont encore sur les échafaudages le pinceau à la main, ou lors de la fête du chantier, ils écoutent le ténor de l’association, sans les femmes.
Durant les années 1951 à 1955, les femmes restent chez elles, éparpillées dans la ville. Certaines viennent parfois apporter le repas du dimanche sans s’attarder pour ne pas gêner le chantier. Elles ne se connaîtront vraiment qu’après l’emménagement, lorsque les enfants rejoindront l’école du quartier. Une question reste en suspens : que c’est-il passé au point qu’après le chantier, la ferme fut vendue à une coopérative alimentaire, devenue plus tard un petit Casino, puis écroulée suite à plusieurs pétitions de l’association des Castors. Pourquoi ce bâtiment n’a-t-il pas été réhabilité et transformé en salle commune ? Plusieurs hypothèses se profilent.

Assemblée générale, 22 mars 1953, Les Castors de Bagatelle, © Mr Géraud

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