Dossier
Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ?
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Pour citer cet article :

Courbebaisse, Audrey, « Le label pour le bain. Patrimonialisation par l’usage dans un grand ensemble d’habitations collectives à Toulouse », dossier « Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ? », 14 février 2019, www.reseau-lieu.archi.fr/a37

Le label pour le bain
Patrimonialisation par l’usage dans un grand ensemble d’habitations collectives à Toulouse

Par Audrey  Courbebaisse
Architecte D.E., docteur en architecture, Audrey Courbebaisse est Maître de conférences associée à l’Ecole Nationale (...)

Résumé
Les grands ensembles d’habitations collectives sont loin de répondre aux canons des architectures remarquables dignes de la patrimonialisation (1).
Les habitants mais les spécialistes également n’y retrouvent que rarement, sinon des actes de bravoure, une esthétique à part entière. Tous tardent à reconnaître des espaces paysagés de qualité, des équipements au rayonnement métropolitain. La valeur d’usage peine à se mesurer aux valeurs plus traditionnelles d’histoire, d’art et mémorielle. Pourtant, les équipements et les « espaces libres » (2) du grand ensemble sont souvent supports et vecteurs de pratiques originales, foyers de mixité et de cohésion sociale.
Les habitants du grand ensemble Ancely (3) à Toulouse l’ont bien compris. Si la Mairie s’obstine à vouloir condamner la piscine du grand ensemble, c’en est fini de « ce lieu de sport, de fraicheur et de convivialité » (4) unique dans le quartier, et la porte ouverte à d’autres pratiques moins heureuses et des dégradations. La décision est encore moins compréhensible du fait :
—  du lancement en 2017 du Plan Piscine (5) par la métropole toulousaine qui s’engage jusqu’en 2025 à rénover et adapter les bassins existants de la ville ;
—  de l’inscription de la piscine et de la pratique du bain sur le site dans une tradition vieille de plus de 2000 ans (6).
A travers le récit de l’engagement des habitants de ce grand ensemble pour sauver leur piscine, valoriser leur cadre de vie et maintenir ainsi une diversité d’usages et sociale -dépôt en 2016 d’une demande de labellisation du grand ensemble à la DRAC-, cette communication entend questionner le poids des usages dans la reconnaissance patrimoniale des grands ensembles et plus largement les enjeux et les conditions de leur patrimonialisation.
Dans un premier temps, nous restituons les faits successifs de l’action militante des habitants pour la sauvegarde de leur piscine, action dynamisée par les décisions des pouvoirs publics, dans un contexte socio-démographique et urbanistique mouvant (7) mettant en danger l’idée de communauté et la qualité de vie au sein du grand ensemble.
Ce qui nous amène à questionner, dans un second temps, l’objet de cette patrimonialisation : derrière le combat pour la piscine, est-ce l’objet architectural –dans ses différentes versions entre avant-projet d’un centre nautique et infrastructure réalisée de manière incomplète (8) -, la pratique du bain ou le terrain d’un entre-soi que l’on souhaite maintenir ? Les vecteurs de communication utilisés par les habitants, dessins d’enfants, affiches, site internet, articles dans la presse servent de base à cette analyse, les choix des supports et des contenus n’étant pas anodins.
Pour finir, nous observons que le processus de patrimonialisation cristallise le débat au travers de différents groupes d’acteurs (9), identifiables par un système de valeurs et des enjeux propres, un engagement pour la reconnaissance, la protection, la transformation ou le rejet de la patrimonialisation et de ses objets. Au milieu des positions extrêmes portées par la copropriété et la mairie, quel rôle et quelle place pour l’architecte-enseignant-chercheur ?

Notes
(1) Seuls trois grands ensembles français ont fait l’objet d’une zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) ou d’une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine (AVAP). Suites aux inventaires des DRACS, sur la centaine de sites labellisés « Patrimoine XXe siècle », aucun grand ensemble en région Midi-Pyrénées n’a été retenu.
(2) Selon les termes de l’ouvrage de Hélène Hatzfeld « Les espaces libres, atouts des grands ensembles » (2006)
(3) La résidence du Château Ancely comprend 785 logements dont une soixantaine appartiennent encore à la SA des Chalets, anciennement Coopérative HLM de la Haute-Garonne à l’origine de la commande du grand ensemble au début des années 1960. Une des spécificités d’Ancely est la présence dès l’origine, de nombreux équipements : écoles, crèches, centres commerciaux, équipements culturels et sportifs.
(4) Telle que qualifiée par les Amis de la Piscine Ancely dans leur courrier à Emmanuel Macron, dans : « Piscine Ancely, l’Elysée répond aux riverains », La Dépêche, 31 janvier 2018
(5) https://www.toulouse.fr/web/sports/piscines/plan-piscines, consulté le 26.08.2018
(6) Situé sur un des plus vieux sites archéologiques de la ville, le grand ensemble est construit sur d’anciens termes romains et une natatio du premier siècle de notre ère. Au XVIIIe siècle, les propriétaires d’un ancien château se baignait dans la Garonne délimitant le site à l’est.
(7) La décision de fermeture de la piscine intervient dans un contexte d’urbanisation intensive des quartiers périphériques. Ceci a une double conséquence, à terme, la redistribution des équipements sportifs et culturels sur le territoire pour faire vivre ces nouveaux quartiers ; pour l’instant, la surcharge des équipement existants à Ancely, la mutation de la structure sociale et de la qualité des sociabilités dans le quartier.
(8) Le dossier de permis de construire, conservé aux Archives Municipales de la Toulouse nous renseigne sur l’ampleur du projet d’origine : centre nautique avec bassins et plongeoir, embarcadère sur la Garonne, aires de jeux et plages paysagées, restaurant, ainsi que sur les « abandons » des avants-projets successifs. C’est sur la base de cet historique que les membres de l’APA (Amis de la Piscine Ancely) envisagent le projet de requalification de leur piscine, toujours nommée « centre nautique » dans le règlement de copropriété.
(9) Nous nous appuyions sur une série d’entretiens réalisés avec la maire de quartier, Toulouse métropole, les associations habitantes ADEQVAAR (Association de Défense de l’Environnement et de la Qualité de Vie dans le quartier Ancely-Arênes Romaines), et APA (Amis de la Piscine Ancely), la directrice de la MJC d’Ancely, l’Atelier d’Architecture Rémi Papillault chargé de l’inventaire de l’architecture du XXe siècle en Midi Pyrénées en 2015 et ayant préconisé Ancely pour la labellisation « Architecture du XXe siècle ».

Bibliographie :
AMOUGOU Emmanuel, La question patrimoniale : de la « patrimonialisation » à l’examen des situations concrètes, l’Harmattan, 2004, 286 p.
CARRIE (Benoit), « Architectures du XXe siècle », 4 ouvrages : La cité des étoiles, la cité des Fleurs, Résidence du Point du jour, la cité du Wiesberg, Ministère de la Culture et de la Communication, direction générale des Patrimoines, 2015-2017
CHASSEL (Francis), « L’habitat social depuis 1945, une production en mal de reconnaissance », La Pierre d’Angle, avril 2007, n°44 « Habitat social »
COURBEBAISSE (Audrey), « Toulouse, le sens caché des grands ensembles », Presses Universitaires du Midi, Toulouse, 2018, 306 p.
DIRECTION REGIONALE DES AFFAIRES CULTURELLES D’ILE DE FRANCE, Dir., « 1945-1975. Une histoire de l’habitat, 40 ensembles de logements Patrimoine du XXe siècle », Beaux-Arts Editions, Issy-les-Moulineaux, 2012, 95 p.
HATZFELD (Hélène), « Les espaces libres, atouts des grands ensembles », Lyon, CERTU, 2006, 141 p.
KADDOUR (Rachid), « Quand le grand ensemble devient patrimoine : réflexions sur le devenir d’un héritage du logement social et la fabrication du patrimoine à partir de cas exemplaires en région stéphanoise », thèse de doctorat en géographie et aménagement, Université Jean Monnet Saint-Etienne, 2013, 385 p.
JEUDY Henri-Pierre., « La machine patrimoniale », Belval, Editions Circé, 2008, 121 p.
KAES (René), « Vivre dans les grands ensembles », Les Editions Ouvrières, collection Vivre son temps, 1963, 341 p. Notamment le chapitre VII « les équipements collectifs », p. 252-285
MICOUD (André), ROUX (Jacques), « L’architecture en procès de réhabilitation : réflexions sur l’appropriation patrimoniale », Annales de la Recherche Urbaine, 1996, n°72, p. 136-143
MOLEY (Christian), « Les abords du chez-soi : en quête d’espaces intermédiaires », Editions de la Villette, 2006, 256 p.
PINSON (Daniel), « Usage » dans « L’espace anthropologique », Les Cahiers de la recherche architecturale et urbaine N°20-21, mars 2007, Paris : Monum Editions du Patrimoine, p. 166-169
POULOT Dominique, « Patrimoine et modernité », l’Harmattan, 1998, 311 p.
POUVREAU (Benoit), « Faut-il patrimonialiser les grands ensembles ? », Métropolitiques, 28 mars 2011, URL : http://www.metropolitiques.eu/Faut-il-patrimonialiser-les-grands.html
TARDY Cecile, DODEBEI Vera, « Mémoires et nouveaux patrimoines », Open Editions presses 2015, 246 p.
VESCHAMBRES Vincent, « Traces et mémoires urbaines, enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la démolition », Presses universitaires de Rennes, 2008, 315 p.

Entretiens :
BACABE, François, Entretien, président de l’APA (l’association les Amis de la Piscine Ancely), novembre 2017
COSTE-VIDAL, Jean-Philippe, Entretien, président du conseil syndical de la résidence Ancely, mai 2018
MARTIN, Xavier, Entretien, Martin gestion, syndic de copropriété d’Ancely, septembre 2018
MAILLARD, Elsa, Entretien, directrice de la MJC Ancely, octobre 2018
SIBERTIN-BLANC, Entretien, président de l’ADEQVAAR (association de défense de l’environnement et de la qualité de vie dans le quartier Ancely-Arênes Romaines), novembre 2018

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