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Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ?
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Pour citer cet article :

Bielawski, Mathilde, « Le menzel et le houch.. Un mode d’occupation du sol et d’habitat patrimoine culturel matériel ou patrimoine culturel immatériel ? », dossier « Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ? », 3 février 2020, www.reseau-lieu.archi.fr/a39

Le cas de l’île de Djerba
Le menzel et le houch.
Un mode d’occupation du sol et d’habitat patrimoine culturel matériel ou patrimoine culturel immatériel ?

Par Mathilde Bielawski
Mathilde Bielawski est doctorante en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2 au Laboratoire d’Anthropologie des Enjeux (...)

Résumé
Dans ce texte, il est question d’aborder les notions de patrimoine culturel matériel et patrimoine culturelle immatériel à travers la définition d’un mode d’occupation du sol et d’habitat de l’île de Djerba en Tunisie, le menzel et le houch. Ce mode d’occupation du sol est considéré par les membres de l’Association pour la sauvegarde de l’Île de Djerba (Assidje) comme étant représentatif d’un patrimoine culturel « exceptionnel » et « universel ». C’est à travers ce critère que l’île a été placée sur la liste indicative des biens matériels proposées par l’Etat tunisien pour une possible inscription à l’Unesco.
Néanmoins, il s’agit d’un mode de vie et d’habitat qui est en mutation, et d’autant plus depuis les années 60 lorsque le tourisme de masse a fait son entrée sur ce territoire insulaire. Il est possible de remarquer que le menzel, une exploitation agricole, tend à disparaitre du paysage rural ; et que le houch, ce qui était « traditionnellement » l’habitat de la famille élargie, selon les membres de l’Assidje, se voit remplacé par des habitations plus « modernes », spacieuses, et ne voyant plus les différentes générations de la famille cohabiter ensembles. Cependant, même si le houch, change d’aspect architectural et n’est plus construit avec les matériaux utilisés de façon « traditionnelle », chez certaines familles le mode d’occupation de l’espace que représente le menzel est toujours respecté. Les techniques et savoir-faire relatif à ce mode de vie sont perpétués.
Pour les besoins du dossier d’inscription à l’Unesco, l’Assidje a envoyé sur le terrain une équipe composée de deux architectes et une conservatrice du patrimoine. Leur travail était de réaliser un inventaire des menzels et des houch pouvant justifier la valeur « universelle » et « exceptionnelle » de ce dit « patrimoine ». Ce que l’on peut remarquer à propos de cet inventaire, est qu’il est basé sur des critères architecturaux très techniques renvoyant à la matérialité du bien patrimonial. Et que la plupart des menzels et des houchs sélectionnés ne sont plus habités, ou leurs habitants pratiquent peu voire ne pratiquent plus les techniques et savoir-faire relatif à ce mode de vie.
La dimension sociale de ce mode d’occupation du sol a été mise de côté, or celle-ci est respectée dans beaucoup de menzels et houchs qui ont été reconstruits avec des matériaux dits « modernes ». Il s’agit surtout de menzels se trouvant dans la localité Sud-Ouest de l’île, dans les villages à dominance berbère et ibadite de Guellala et Sedouikech. Ces derniers n’ont pas été sélectionnés car ne correspondaient pas aux critères architecturaux choisis par les architectes pour les besoins du dossier d’inscription.
A partir de ces observations, nous pouvons poser les questions suivantes : Est-ce que cette inscription tend à avoir lieu sur la liste du patrimoine matériel, immatériel ou des biens mixtes ? Est-ce juste l’aspect architectural de cet habitat qui se voit être reconnu comme patrimoine de l’humanité ; ou le mode de vie lié au mode d’occupation du sol considéré comme spécifique par les membres de cette association ? Ce sont ces questions que les membres de l’Assidje se sont posés dernièrement entre eux. La question de la matérialité et de l’immatérialité du « patrimoine djerbien » leur demande une réflexion continue sur la définition de sa « valeur universelle exceptionnelle ».

Cet article propose de présenter la méthodologie mise en place par une organisation civile, connue, en Tunisie sous le nom d’Association pour la Sauvegarde de l’île de Djerba (Assidje) concernant le projet d’inscription de l’île sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. En 1992, une première proposition avait eu lieu, sans suites. C’est en 2012 que l’État tunisien a de nouveau proposé d’inscrire l’île de Djerba sur la liste [1]]. Mettant en place, depuis plus de quarante ans maintenant, des actions de valorisation et de préservation de l’environnement naturel et culturel de l’île de Djerba, l’Assidje a voulu reprendre la préparation du dossier technique. Comment cette association s’organise-t-elle afin de mener à bien la mise en place du dossier d’inscription ? Tel est notre objet d’étude. Notamment dans un contexte environnemental particulier, celui d’un territoire insulaire fragile où l’Assidje prône un retour aux savoir-faire locaux afin de préserver son environnement ; et prône également le mode d’habitat local comme étant un patrimoine culturel « universel » et « exceptionnel » respectueux de l’environnement insulaire.
En constatant, à première vue, que la préservation de l’environnement insulaire semble être la dimension principale de l’investissement de l’Assidje, nous pouvons poser ces deux premières questions : De quelles manières les notions de « patrimoine culturel matériel » et « patrimoine culturel immatériel » sont mobilisées par l’association dans sa définition d’un mode d’occupation du sol et d’habitat ? Et comment sont-ils représentatifs d’un patrimoine culturel « exceptionnel » et « universel » pour les besoins d’inscription de l’île de Djerba sur la liste des biens matériels du patrimoine mondial ?
Tout d’abord, je présenterai le territoire de l’île, ce qu’est le mode d’occupation du menzel et du houch, ainsi que le projet de proposition d’inscription et l’association qui le réalise. Ensuite, j’expliquerai la méthodologie mise en place par le comité directeur, nommé par les membres de l’Assidje, en charge du dossier d’inscription ; et les critères utilisés par ceux-ci afin d’effectuer l’inventaire des lieux à sélectionner pour le dossier d’inscription. Une ethnographie de l’inventaire des biens à patrimonialisé sera présentée et interrogée. Enfin, je conclurai en questionnant la dimension matérielle et immatérielle du patrimoine culturel en tant que norme et standard internationaux difficilement applicable à une échelle locale.
Une île, son mode d’habitat, son « patrimoine »
Djerba est une île tunisienne en Méditerranée. Elle est quasi-entièrement recouverte de palmiers et d’oliviers qui ont été les principaux matériaux utilisés par les populations qui ont vécu sur cette île pour s’abriter. Ces pratiques de constructions ont commencé à cesser à partir des années 1960. A cette période, l’île est devenue un refuge pour les grands complexes hôteliers et le tourisme de masse, ce qui n’a pas été sans conséquences sur l’environnement insulaire. Petit à petit, le paysage urbain et architectural en a été modifié (Mzabi, 1978).
Voyant que la situation changeait très rapidement, l’Association pour la Sauvegarde de l’Île de Djerba (Assidje) a cherché une solution pour empêcher la disparition de ce qu’ils considèrent être « le patrimoine culturel djerbien ». La proposition d’inscription de l’île de sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco entre dans cette démarche. Cette organisation a de nombreux projets à son actif : concernant la gestion environnementale, la mise en œuvre d’actions liées au développement durable et la recherche scientifique dans tous les domaines concernant l’île. C’est en mettant en avant ces actions citées ci-dessus, qu’elle a pu mettre en place une convention bipartite entre elle et l’Institut National du Patrimoine tunisien, en mai 2017, afin de travailler sur le dossier.
L’Assidje a désigné un comité directeur pour cette démarche. Ce dernier est composé d’architectes, archéologues, historiens et habitants de l’île. Le premier objectif de ce comité a été de trouver les critères de sélections afin de justifier de « l’exceptionnalité » et « l’universalité » de Djerba, comme le demande l’Unesco. Pour ce faire, ils ont dû, tout d’abord, définir la valeur universelle exceptionnelle (VUE) de l’île. Après plusieurs réunions sur le sujet, ils se sont mis d’accord pour dire que le mode d’occupation du sol est l’élément qui rend Djerba « exceptionnelle » et « universelle ». Ce dernier est composé de deux éléments centraux : le menzel, qui peut être comparé à une ferme familiale, et le houch, l’habitation traditionnelle qui lui est liée. Ces deux éléments sont considérés comme faisant partie d’un mode de vie « traditionnel » et représentatif d’un « patrimoine culturel matériel et immatériel » qui serait unique dans l’ensemble du pourtour méditerranéen, selon ce même comité. C’est cette organisation spatiale qui conférerait, à Djerba, la VUE nécessaire à la proposition d’inscription.
Une fois la VUE définie, le bien patrimonial doit répondre à au moins un des dix critères imposés par l’Unesco [2]]. Deux critères ont été choisis par le comité directeur :
• Le critère (v) dit que le bien à inscrire doit « être un exemple éminent d’établissement humain traditionnel, de l’utilisation traditionnelle du territoire ou de la mer, qui soit représentatif d’une culture (ou de cultures), ou de l’interaction humaine avec l’environnement, spécialement quand celui-ci est devenu vulnérable sous l’impact d’une mutation irréversible ; »
• Et le critère (vi) indique que le bien à inscrire doit « être directement ou matériellement associé à des événements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle (Le Comité considère que ce critère doit préférablement être utilisé en conjonction avec d’autres critères) » ; [3]
Ils ont été justifiés de la manière suivante :
• Pour le critère (v) : « Le type d’occupation du sol à Djerba constitue un exemple éminent d’une utilisation traditionnelle d’un territoire et d’une interaction de l’homme avec son environnement. L’île de Djerba constitue l’exemple même d’un paysage culturel tel qu’il est défini par la Convention du patrimoine mondial culturel et naturel. »
• Pour le critère (vi) : « Chantée par Homère, associée à de grands évènements qui ont marqué l’histoire du monde méditerranéen antique et médiéval, l’île de Djerba constitue un exemple éminent d’établissement humain et d’une occupation du territoire représentatifs rendus vulnérables sous l’effet de mutations irréversibles. Son impact sur l’imaginaire universel est très grand depuis l’époque de l’Odyssée jusqu’à nos jours. »
 [4]]
La méthodologie de l’inventaire
Les critères justifiés, il faut ensuite trouver quels menzels et quels houchs correspondent à ces premiers. En effet, même s’il est encore possible d’observer une multiple de menzels et de houchs sur la surface de l’île, d’après le comité directeur, beaucoup ne sont plus représentatifs du mode d’occupation du sol « traditionnel ». D’après eux, les menzels doivent respecter l’organisation spatiale décrite notamment dans l’œuvre de Salah Eddine Tlatli (Tlatli, 1967) et les houchs doivent respecter l’architecture « traditionnelle vernaculaire » (Djerbi, 2011) ; tout cela, en étant construit avec des matériaux considérés également de « traditionnels ». Seulement, cet habitat de la famille élargie est remplacé, depuis les années 60, par un habitat plus « moderne » et spacieux ; ne voyant plus les différentes générations de la famille cohabiter ensembles (Mzabi, 1978). Cependant, même si le houch change d’aspect architectural et est construit avec de nouveaux matériaux (Saghroun, 1982), chez certaines familles, le mode d’occupation du sol est toujours respecté. Il sera intéressant de voir que ces menzels ne vont pas être ceux qui vont être sélectionnés par l’équipe effectuant l’inventaire.

Zones visitées pour les besoins de l’inventaire. ©Mathilde Bielawski
Pour les besoins de ce dernier, l’Assidje a envoyé sur le terrain une équipe composée de deux architectes et une conservatrice du patrimoine. J’ai pu rejoindre l’équipe. Elles ont reçu une carte de l’île avec les zones à aller prospecter. Ces zones [5] sélectionnées sont à distances des trois pôles urbains de l’île que sont Houmt Souk, Midoun et Ajim. Un détail qui a son importance d’après le comité directeur, car ces espaces se situeraient loin de l’urbanisation « anarchique » et de l’activité touristique, ce qui donnerait plus de chance de trouver des menzels « authentiques ».

Maquette d’un menzel djerbien au musée du patrimoine traditionnel de Djerba. ©Mathilde Bielawski
Les critères de sélections du menzel sont précis. D’abord, elles cherchent si le houch a toutes les caractéristiques architecturales dites « traditionnelles » : les ghorfas (tourelles), la ouestia (patio), les dars (différentes chambres), la mestham (salle d’eau), etc [6]. Il doit ensuite être construit avec des matériaux considérés « traditionnels » (Saghroun, 1982). Une fois que le houch a reçu leur approbation, elles vérifient que le menzel possède l’ensemble des installations agricoles présentées sur la maquette ci-dessus. S’il détient, toutes ces installations – et dans un état de conservation correcte - la parcelle est retenue. Par moment, il est arrivé que nous nous sommes trouvés dans des lieux où il manquait la majorité de ces éléments, mais les houchs présents sur la parcelle étaient tellement bien conservés, qu’ils ont été également sélectionnés. Ils avaient un attrait architectural « exceptionnel » et étaient d’un aspect esthétique incontournable, selon elles. Les moments où elles ont été le plus satisfaites, sont lorsque nous avons retrouvé le réseau hydraulique de toute la surface agricole quasi-intact. Ceci a son importance car, d’après elle, c’est la première chose qui disparaît lorsque le menzel est abandonné. Sur toutes les zones que nous avons prospectées, Les menzels et houchs qui n’ont pas été inventoriées, ont été ceux se trouvant dans la localité Sud-Ouest de l’île. Dans les villages à dominance berbère et ibadite [7] de Guellala et Sedouikech. Selon les trois chargées d’inventaires, ces parcelles ne correspondraient pas aux critères architecturaux choisis pour les besoins du dossier d’inscription.
Des critères tournés vers la matérialité du bien patrimonial
Néanmoins, lorsque l’on s’intéresse de plus près à ces menzels, même si l’aspect architectural d’origine n’est plus présent, l’occupation du sol dit « traditionnelle » y demeure encore. La famille élargie vit toujours ensemble, la pratique de l’agriculture locale est perpétuée, les différentes installations agricoles précitées, plus haut, y sont toutes présentes (Bielawski, 2017). C’est pourquoi, il est possible de remarquer à propos de cette ethnographie de l’inventaire du « patrimoine djerbien », qu’il se base sur des critères spécifiques au domaine architectural renvoyant à la matérialité du bien patrimonial. Du résultat de cette sélection, ce qui est constatable, est que la plupart des menzels et houchs ne sont plus habités, ou leurs habitants pratiquent peu, voire ne pratiquent plus, les techniques et savoir-faire du mode de vie relatif à cet habitat. Il est tout à fait notable que la dimension sociale de ce mode d’occupation du sol a été mise de côté, or celle-ci est respectée dans beaucoup de houchs, et menzels, qui ont été reconstruits avec des matériaux dits « modernes » (Saghroun, 1982). À la suite de ces observations une question se pose : est-ce juste l’aspect architectural de cet habitat, qui se voit être reconnu comme patrimoine de l’humanité ; ou le mode de vie lié au mode d’occupation du sol considéré de spécifique, par les membres de l’Assidje ? A l’heure où ces lignes sont écrites, cette question est encore interrogée par les membres de l’association. En effet, lors des réunions du comité directeur, et à de maintes reprises, les accents ont été mis sur l’importance de l’interaction entre le « Djerbien » et son environnement proche, qui serait la clef essentielle de l’établissement du mode d’occupation du sol spécifique à Djerba, et du mode de vie qui lui est lié (Djerbi, 2011) ; (Tlatli, 1967).

Houch qui n’est pas sélectionné car construit avec des matériaux dit « modernes » ©Mathilde Bielawski

Houch sélectionné car construit avec des matériaux dit « traditionnels » ©Mathilde Bielawski
Les critères face au système de valeur
Pour comprendre ce décalage entre les discours et la méthodologie, appliquée pendant la phase de l’inventaire, il est nécessaire de revenir au travail de Nathalie Heinich intitulé : la fabrique du patrimoine (Heinich, 2009). Son travail se base sur un terrain qu’elle a mené au sein du service de l’Inventaire général du patrimoine culturel en France, afin de comprendre quels critères et quelles valeurs sont mobilisés par des chercheurs de ce service lorsqu’ils inventorient. Ce travail qui s’inscrit dans la sociologie des valeurs va nous permettre d’essayer de comprendre comment ces dernières influent dans le choix des biens à sélectionner.
Tout d’abord, revenons au discours des trois chargées d’inventaire pendant leur tâche. Durant toute la phase d’inventaire, il semble qu’elles étaient plus touchées personnellement par l’esthétique des installations à inventorier, et plus particulièrement concernant les deux architectes : « Ce houch est l’exemple de ce que l’on recherche. Il possède toutes les caractéristiques architecturales d’un vrai houch djerbien. En plus, il s’intègre parfaitement dans le paysage et d’une façon très esthétique. » mais encore : « Un menzel typiquement djerbien est un beau paysage ! Contrairement à ces nouvelles habitations... » Alors que la conservatrice du patrimoine semble avoir une sensibilité plus forte pour la dimension historique des lieux : « Quand on imagine les gens auparavant vivre en toute harmonie avec la nature et en autarcie, ce lieu à forcément de la valeur. » ou bien : « Les nouvelles construction n’ont pas une âme djerbienne, elles ne racontent pas l’histoire de l’île. » Pourtant, durant tout ce travail de terrain, nous avons pu discuter et rencontrer beaucoup d’habitants qui occupaient certains de ces menzels. Nous avons pris le temps d’écouter l’histoire de ces personnes et de ces lieux. Néanmoins, comme l’a souvent rappelé les trois chargées d’inventaire : « la sélection doit se faire selon les critères donnés par le comité directeur et nos goûts personnels ne doivent pas entrer dans le choix. » Ces critères se basant principalement sur d’autres travaux de relevé architectural, la dimension sociale n’a pu qu’être très peu prise en compte. Or, même si elles annoncent suivre la démarche scientifique à la lettre, elles ne s’empêchent pas de donner leurs avis personnels sur l’objet quelles sont en train de sélectionner ou non. Le jugement de valeur semble être inévitable durant toutes les phases de l’inventaire.
C’est ce que nous explique Nathalie Heinich :
« Les valeurs étant présentes dans l’Inventaire en fait mais non en droit, la contrainte d’évitement du jugement esthétique est particulièrement difficile à respecter, exigeant de la part des chercheurs de subtils contournements. Les responsables en sont conscients, qui cherchent régulièrement à faire le partage entre une démarche à la fois descriptive et objective, et une démarche plus évaluative et subjective – autrement dit entre critères de tri et jugement de valeur. » (Heinich, 2009 : 156)
Elle explique que, du fait de la difficulté de rester dans la stricte application de la méthode scientifique, vont apparaître des tensions dû à l’obligation de concilier la méthode scientifique et la valeur patrimoniale des biens à sélectionner (Heinich, 2009 : 149). Elle ajoute :
« Contiguïté de la catégorisation avec l’évaluation, de l’évaluation avec la prescription, et du jugement de valeur esthétique (« c’est beau ») avec le jugement de valeur esthétique (« ça me plaît ») : ce sont autant d’obstacles à la mise en pratique effective de la visée scientifique de l’Inventaire. […] cette tension entre l’impératif axiologique – juger l’objet – et l’impératif méthodologique – réfléchir à la méthode – se joue dans le problème de l’évaluation, puis de la prescription. » (Heinich, 2009 : 153)
En d’autres termes, à chaque problème d’évaluation rencontrés par le chercheur, il va devoir faire un choix. Bien souvent ce choix, dans notre cas, reviendra à suivre la liste des critères indiquée par les membres du comité directeur ; mettant en avant la dimension matérielle de ce dit « patrimoine » au détriment de sa dimension immatérielle.

Houch jugé en harmonie, par les chargées de l’inventaire, avec l’environnement dans lequel il s’inscrit. ©Mathilde Bielawski

Houch jugé en harmonie, par les chargées de l’inventaire, avec l’environnement dans lequel il s’inscrit. ©Mathilde Bielawski
Conclusion
Le projet d’inscription de l’île de Djerba sur la liste du patrimoine mondial est, pour l’Assidje, un travail de réflexion et de méthode afin de déterminer la nature du mode d’occupation du sol de l’île. Les aspects matérielles et immatérielles de ce dit « patrimoine » semblent se mélanger lors de la définition de la « valeur universelle exceptionnelle ». Pour en reprendre les interrogations de départ : Est-ce l’aspect architectural de cet habitat qui se voit être reconnu comme patrimoine culturel ; ou le mode de vie lié au mode d’occupation du sol ? Il a été vu que le dossier se base sur deux critères du patrimoine mondial, où s’y trouve des termes renvoyant à la matérialité et l’immatérialité du bien à inscrire. Or il prétend à une inscription sur la liste des biens matériels. Cette ambivalence dans la définition, contraint les chargées d’inventaire dans leur sélection des biens patrimoniaux. En effet, comme il l’a été abordé, chez certaines familles, le mode d’occupation de l’espace et les techniques et savoir-faire qui y sont liés sont encore d’actualité. Seulement l’habitat a été « modernisé » ; et du fait de ces modifications architecturales, il n’est pas sélectionné.
A travers les travaux de Nathalie Heinich, nous avons vu que, ce serait dû au fait que chaque chargée d’inventaire possède son avis personnel concernant les biens à inscrire, que le jugement de valeur semble être inévitable durant la phase de l’inventaire. Face au problème du choix, du bien à sélectionner, elles vont se confronter à leurs valeurs. Dans notre cas, dans un souci de respecter la démarche scientifique, bien souvent le choix reviendra à suivre la liste des critères architecturaux et structurels indiqués par les membres du comité directeur ; mettant en avant l’aspect matérielle de ce dit « patrimoine » au détriment de la dimension immatérielle. La confrontation aux valeurs n’est pas propre aux chargées de l’inventaire, elle l’est aussi pour les membres de ce comité lors de la définition de la VUE et des critères. En effet, s’il est souvent répété, de leur part, que les aspects matériels et immatériels de ce mode d’occupation du sol sont intrinsèquement liés ; en choisissant de proposer la candidature de Djerba à l’Unesco, ils se confrontent à la réelle complexité de l’application des normes et standards internationaux du patrimoine à leur échelle. C’est ce que nous montre Ismail El-Fihail dans son article sur le débat sur la terminologie du patrimoine culturel immatériel dans le monde arabe (El-Fihail, 2014), où il explique que la définition du mot turath [8] , est détentrice d’une dimension immatérielle ; et ne colle pas forcément à la dimension matérielle que revêt le terme patrimoine dans nos sociétés dîtes « occidentales », d’où sont issues des organisations comme l’Unesco.

Bibliographie
Aillet Cyrille (dir.). 2012. L’ibadisme : une minorité au coeur de l’islam. in Revue des mondes musulmans et de la méditerranée, 2, 32, Aix en Provence, Presses universitaires de Provence, pp. 13-195

Bielawski Mathilde. 2017. « Mutation du mode d’occupation du sol à Djerba : le cas de deux familles ibadites de Guellala. », in Horizons Maghrébins-le droit à la mémoire, No 76, 33e année, pp. 143-150

Bourgou Mongi & Kassah Abdelfettah. 2008. L’île de Djerba, tourisme, environnement, patrimoine, Tunis, Cérès Éditions.

Boussoffara Faouzi. 1984. Pour une nouvelle production de l’habitat à Jerba : participation des usagers, Tunis, Thèse de 3e cycle d’architecture.

Djerbi Ali. 2011. L’architecture vernaculaire de Djerba. Pour une approche sémio-anthropologique, Tunis, R.M.R.Éditions.

El-Fihail Ismail Ali. 2014. « Reviving the Disagreement : A Debate on the Terminology of Intangible Cultural Heritage and the UNESCO 2003 Convention in the Arab World » in Julien Bondaz, Florence Graezer Bideau, Cyril Isnart et Anaïs Leblon, Les Vocabulaires locaux du « patrimoine ». Traductions, négociations et transformations. Zurich et Berlin, Lit Verlag.

Gravari-Barbas Maria (dir.). 2005. Habiter le patrimoine, enjeux, approches, vécu, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

Heinich Nathalie. 2009. La fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Paris, Maison des Sciences de l’Homme.
Mzabi Hassouna. 1978. La croissance urbaine accélérée à Jerba et ses conséquences sur la vie de relations avec l’Extérieur. (Etudes géographique), Tunis, Publication de l’université de Tunis.
Prevost Virginie. 2010. De Djerba à Oman, la troisième voie de l’Islam, Turnhout, Brepols Publishers n.v.
Saghroun Houitou. 1982. Recherche technique et matériaux de construction Jerba, Thèse 3e cycle architecture, Institut Technologique d’Art d’Architecture et d’Urbanisme à Tunis.
Tlatli Salah-Eddine. 1967. Djerba l’île des Lotophages, Tunis, Cérès Editions.
Yacoub Hichem. 2001. « Le houch djerbien : pour une meilleure connaissance de l’architecture domestique traditionnelle de Djerba », in AFRICA. Arts et traditions populaires, série arts et traditions populaires, 13, Tunis, République Tunisienne, Ministère de la Culturel-INP, pp. 25-43

Yacoub Hichem. 2015. Habiter Djerba, El Menzel, El Houch et Ed’Dar, Tunis, Nirvana.

Les deux architectes et la conservatrice du patrimoine en train d’effectuer l’inventaire d’un menzel et d’un houch « traditionnels ». Photo © Mathilde Bielawski

[1La liste indicative reprend tous les biens que chaque État partie veut proposer pour une inscription à l’Unesco. La liste indicative de la Tunisie est consultable sur le site de l’Unesco : http://whc.unesco.org/fr/etatsparties/tn [consulté le 06 février 2016

[2https://whc.unesco.org/fr/criteres/ [consulté le 06 mars 2019

[3Ibid

[4http://whc.unesco.org/fr/listesindicatives/5686/ [consulté le 06 mars 2019

[5En vert sur la carte précédente

[6Pour en savoir plus voir : Yacoub Hichem. 2015. Habiter Djerba, El Menzel, El Houch et Ed’Dar, Tunis, Nirvana.

[7L’ibadisme est la troisième voie de l’Islam (Aillet, 2012) ; (Prevost, 2010), aux côtés du sunnisme et chiisme.

[8Terme arabe qui se rapproche de la notion de patrimoine en français.

Dossier
Le cas de l’île de Djerba

Le menzel et le houch.

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