Dossier
Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ?
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Pour citer cet article :

De Tullio, Maria Francesca, Micciarelli, Giuseppe, « Communs et ville : patrimonialisation ou métissage socio-politique ? », dossier « Patrimonialiser l’habiter : quels usages deviennent-ils patrimoine ? », 14 février 2019, www.reseau-lieu.archi.fr/a43

Communs et ville : patrimonialisation ou métissage socio-politique ?

Par Maria Francesca De Tullio, Giuseppe Micciarelli
Maria Francesca De Tullio est docteur en droit constitutionnel à l’Université de Naples Federico II, chercheuse à (...)
Giuseppe Micciarelli, docteur, est philosophe politique et juriste. Il travaille à l’Université de Salerno, rédacteur de (...)

Résumé
Il y a une claire ambivalence dans le concept de patrimonialisation. D’un côté, le patrimoine immatériel peut être instrumentalisé et inséré aux logiques du marché, de l’autre, il y a une exigence de valoriser du point de vue social et culturel une certaine façon d’utiliser l’espace. En outre, il y a une autre forme de valorisation sociale, qui caractérise les expériences de gestion communautaire qui se développent autour des biens abandonnés ou sous-utilisés : les biens communs créent une communauté, ce qui valorise un certain type de relations. Donc, au lieu de parler de « biens », il faudrait réfléchir sur une élaboration théorique sur le commoning. Pour ce faire, il ne faut pas être naïfs : la coopération est une chose complexe, d’autant plus lorsqu’elle est développée par des subjectivités différentes et hétérogènes.
Dans le contexte italien, la notion de bien commun – étudiée du point de vue économique par E. Ostrom – a été définie juridiquement par la ‘Commission Rodotà’, qui a formulé une proposition de loi identifiant les biens communs à partir de la capacité de ces biens à générer des utilités fonctionnelles à l’exercice des droits fondamentaux. Cependant, le texte ne contenait aucune référence à la question cruciale des formes de gestion participante et à la valorisation du tissu communautaire qui fait des biens, publics ou privés, des biens en commun.
La participation est un thème très large et controversé, à propos duquel on s’est demandé comment l’état peut favoriser ces formes de participation au sens large, sans violer leur autonomie et sans se déresponsabiliser face à ses devoirs sociaux. En ce sens là, le commoning nous montre une connexion entre la démocratie participative et le principe de ‘subsidiarité horizontale’, établi par la Constitution italienne, qui impose à l’état de favoriser l’initiative autonome des citoyens dans l’intérêt général. Cela signifie que la Constitution donne la possibilité aux citoyens de s’auto-organiser pour accomplir une fonction publique, c’est-à-dire de fournir des services publics essentiel pour les droits fondamentaux.
En effet, dans le cas de Naples, malgré le mouvement social vivace qui existait, aussi revitalisé par la victoire du référendum du 2011 sur l’eau publique, les instruments participatifs mis en place n’arrivaient pas à intercepter les mouvements sociaux. En même temps, l’effort résolutif est monté par le bas, au sein du mouvement social lui-même, quand des travailleurs de l’art, de la culture et du spectacle ont occupé l’ex Asilo Filangieri, un immeuble public, qui avait été abandonné à cause des inefficacités de la gestion publique. Les occupants ont décidé d’ouvrir ce lieu pour une gestion et utilisation totalement ouvertes et non exclusives, géré à travers des assemblées publiques ouvertes à tout le monde sans limites et fonctionnant à travers la méthode du consensus.
Ainsi, les assemblées ont créé leurs propres règles pour leur participation au soin de l’intérêt général – en écrivant une Déclaration d’utilisation civique et collective urbaine – et les ont proposé à la commune en chevauchant la force d’un acte conflictuel, comme une occupation. Finalement, le gouvernement de la ville a reconnu la Déclaration avec deux Déliberations : il n’a pas approuvé une concession ou un partenariat, mais il a reconnu l’auto-gouvernement des habitants.
Maintenant l’Asilo est un centre de production culturel autogéré, un moyen de production partagé pour les travailleur de l’art, de la culture et du spectacle et un lieu de conflit, de débat et d’élaboration politique. En plus, 7 espaces dans la ville ont suivi le même chemin et d’autres encore ont engagé un processus de conflit avec l’administration pour être reconnus.
Cela est possible en vertu d’un principe de hiérarchie entre les normes constitutionnelles – comme la souveraineté populaire, l’égalité, ou bien la fonction sociale de la propriété – qui prévalent sur les lois et doivent conduire à interpréter d’une façon restrictive la défense d’occuper, en ce sens qu’elle ne s’applique pas quand l’occupation n’est pas exclusive, et ouvre la gestion et l’usage a tout le monde.
Il s’agissait d’une inversion théorique profonde par rapport aux modèles jusqu’à là proposés, parce qu’on n’a pas procédé avec une attribution à une communauté déterminée (association, comité, fondation), mais les organismes de l’auto-gouvernement ont été qualifiés eux-mêmes « entités gestionnaires du bien » (art. 2 Déclaration). Ainsi, le droit a reconnu une forme de participation civique ouverte à des individus déterminables, mais pas définis a priori, qui sont déterminés finalement par une forme de gestion ni publique ni privée, mais commune. Cependant, cela ne signifie pas que l’entité propriétaire peut s’en désintéresser. En fait, les commoneurs ont élaboré des modalités pour une répartition de compétences entre le secteur publique et la collectivité, c’est-à-dire que le premier aurait financé l’accessibilité de l’immeuble, les travaux extraordinaires et dépenses comme l’eau et l’électricité.
C’est comme ça que des actions en commun naissent des nouvelles institutions, qui confient des pouvoirs d’administration au citoyens. Donc, ces processus refusent d’être partie d’un procès de touristification de la ville, et en même temps ils refusent de n’être que des ‘iles heureux’ face au processus de vente des services et des biens publics conduit par le secteur public en conséquence de la menace de la dette publique.

En conclusion, cela signifie que la ‘patrimonialisation’ du commun ne peut pas signifier de l’acquérir comme un standard urbanistique, ou une ‘réserve indienne’, mais un moyen pour changer le gouvernement de la ville en ouvrant l’action publique à l’auto-régulation des habitants et en soutenant les expérimentations les plus faibles, qui ont moins de ressources, mais le même droit constitutionnel de participer à la vie politique, économique et sociale du pays.

Image : Action d’auto-récupération de l’Ex Convitto delle Monachelle, bien commun

Bibliographie
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