Dossier
Habiter la patrimonialisation : être citoyen ?
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Pour citer cet article :

Viladevall, Mireia, « La construction sociale du zócalo de Puebla (Méxique). La patrimonialisation urbaine à l’égard du changement symbolique », dossier « Habiter la patrimonialisation : être citoyen ? », 1er février 2017, www.reseau-lieu.archi.fr/a3

En chantier
La construction sociale du zócalo de Puebla (Méxique)
La patrimonialisation urbaine à l’égard du changement symbolique

Par Mireia Viladevall
Mireia Viladevall, anthropologue sociale, spécialiste en ville et patrimoine culturel, est enseignante au master Gestion (...)

Résumé : à venir

Abstract : à venir

Puebla est la ville où je vivais mais aussi mon objet d’étude en tant qu’anthropologue. Je me suis intéressé par le zócalo [1] (place majeure) de Puebla en tant que objet construit, même au sens matériel que symbolique, c’est-à-dire soumis dans le temps long à des complexes processus d’édification et signification ainsi que de réédification et ré-signification. Effectivement, il s’agît d’un objet construit parmi ceux qui ont mieux conservé sa physionomie coloniale au temps qui ont cumulé plus de significations –très souvent en conflit- tout au long de l’histoire de la ville. À l’heure actuelle, où l’interprétation du zócalo en tant que patrimoine fait consensus sur les discours dominants et cache des autres significations contradictoires, ma thèse de doctorat essai de mettre en perspective la condition social, cultural et historique de la signification du lieu bâti, tout en faisant un approche critique aux diverses constructions du zócalo au long de son histoire.

Penser aux différentes significations données au zócalo de Puebla au fil du temps est, dans une certaine manière, réfléchir aux significations de la ville. Et en s’agissant d’une ville classée Patrimoine Mondial Unesco depuis 1986 – fierté des pouvoirs publics et des habitants de Puebla- cet enjeu accrue sont intérêt. Llorenç Prats (1997, 2005) propose que la patrimonialisation recouvre une sacralisation car elle relie l’objet patrimonialisé à toute une série de valeurs, d’idées, de désirs importants, « sacrés ». Grâce au processus de sacralisation, l’objet devient ce qui nous amène à nous souvenir de toutes ces choses-là tellement importantes (d’où que l’objet soit à conserver pas pour soi-même, mais dans le but de conserver ses significations). Dégager les différentes significations du zócalo au cours de l’histoire de la ville avant sa patrimonialisation vise à nous interroger sur le changement symbolique et à questionner la sacralisation (fixation ?) d’une certaine signification, soit d’une certaine production sociale de l’espace.

Les circonstances de développement de la recherche (faite par une anthropologue dans un institut d’urbanisme) ont facilité de ne pas borner l’analyse à un regard focalisé sur les représentations symboliques des espaces et de l’ouvrir à la compréhension des formes spatiales, leur évolution et leurs interrelations avec ces représentations-là. En fait, le plus grand défi de la recherche (bien que sa majeur valeur, au moins du point de vue de la formation de la chercheuse) a été son développement en la lisière des différents approches à l’espace, méthodes et langages.

Effectivement, le propos de réfléchir sur la production social de l’espace du zócalo de Puebla de façon parallèle à l’analyse dans un temps long de ses formes, ses fonctions et ses significations a débouché sur une « méthodisation » concrétisée à fur et à mesure des avancements de la thèse, appuyée sur une hybridation des méthodes des urbanistes (ciblées sur l’analyse critique de la forme et la fonction de l’espace), des anthropologues (focalisées sur la compréhension des significations) et des historiens (acteurs, temps). Effectivement, la structure de la thèse suit un schéma centré sur certains moments-clés de l’évolution historique du zócalo de Puebla, dont le premier était celui de la fondation.

Les théorisations de Mircea Eliade (1983) ont nourri ma perspective sur cet espace. En tant que réalité, l’espace n’existe que si, pour ainsi dire, on le « conquiert » et, dans un acte d’épiphanie, on marque un centre sur lui, un centre qui permet de distinguer le connu de l’inconnu et de se placer dans cet espace non seulement physiquement (en marquant son nord), mais aussi symboliquement (en lui donnant de significations qui nous aident à le appréhender).

La lecture des œuvres d’Edmundo O’Gorman (1960, 1993) et de François Chevalier (1957) m’ont poussé à aller plus loin dans ces réflexions. E. O’Gorman (1993) énonce que l’Europe a inventé l’Amérique à partir d’une idée utopique de monde, idée transformée plus tard en un projet colonial. F. Chevalier (1957) reprend ces idées et les applique au cas de Puebla, ce qui l’amène à réfléchir sur l’origine de cette ville bien au-delà de l’histoire basée sur les documents officiels et à penser à Puebla en tant que projet colonial initialement légitimé par l’utopie du projet franciscain original qui a donné lieu à l’Amérique, mais finalement atterrie dans la réalité sociale justement critiquée par O’Gorman.

Enfin, l’espace de la ville de Puebla constitue un espace socialement construit. Il a été créé en premier dans l’esprit ; puis sur le papier (la trace), comme l’a souligné Kubler (1990) ; enfin dans la réalité, comme un objet. Tout cela m’a amené à m’approcher au concept appelé par Lefebvre (1976, 1978, 2013) « production sociale de l’espace ». En fait, la production sociale du zócalo de Puebla s’avérait très riche en conceptions, discours, arguments, idées et significations depuis l’époque coloniales et très intéressante à étudier dans son évolution quand même jusqu’à la moitié du XXe siècle.

En fait, pour l’état des lieux autour la période colonial, le zócalo se révélait une sorte de condensateur du projet hispanique colonial de l’invention de l’Amérique - dont la place majeure était produit et moteur- mais également un centre dont le marquage permettrait de conquérir le territoire de la ville, même sur le plan physique que mental et symbolique.

Si bien la production scientifique précédente permettait de bien tisser la première relation-là en reliant la forme, les fonctions et la signification du zócalo au projet colonial qui a donné lieu à la ville de Puebla, le second aspect posait des problèmes. Selon Mircea Eliade, la place majeure est un centre permettant d’apprendre symbolique et physiquement l’espace. Par contre, l’histoire de la ville montre qu’elle a été placée sur un territoire-lisière, soumis à l’exploitation agricole de deux communautés indigènes avant l’arrivée des espagnols, c’est-à-dire un territoire déjà appris depuis de(s) autre(s) centre(s).

C’est pourquoi je me suis intéressée à la légende de la fondation de la ville de Puebla dans le but de discuter la signification du zócalo en tant que centre (dans le sens proposé par Mircea Eliade). En fait, dans une approche symbolique de l’espace, la légende de la fondation de Puebla de los Angeles devient un élément extrêmement intéressant car son récit cible sur l’expérience hispanique de ce lieu et contourne entièrement l’expérience indigène. La légende renforce le sens, dans le projet colonial, de la construction de Puebla de los Angeles.

En plus de constituer une vraie « expérience sociale », Puebla deviendra l’évêché le plus grand et le plus riche de la Nouvelle Espagne et la siège du pouvoir virreinal. Et bien que le lieu était connu et habité par les indigènes bien avant la fondation de Puebla, la construction de cette ville ne reliera directement qu’à la saisie coloniale de ce territoire-là, la présence indigène étant valorisée seulement dans la mesure qu’elle satisfaisait certains besoins du projet espagnol. Ainsi, l’analyse de la légende de la fondation de la ville de Puebla de los Angeles est aussi tant intéressante pour les éléments qu’elle éclaire que pour les événements, enjeux et présences qu’elle efface. Et tout cela, encadré en la production d’un espace social qu’il faut légitimer aux yeux des habitants de l’époque et à l’avenir, censés contribuer à la production et la reproduction du projet urbain-coloniale.

Outre l’étude de la légende, j’ai récupéré des images coloniales (peintures et gravures) du zócalo afin d’approfondir en la discussion de la signification et la production symbolique de ce lieu pendant la colonie. Les images recueillies contrastent fortement avec les documents historiques. Ceux-ci décrivent un zócalo remplie de gens, des étals, des marchandises, où une bariolée multiplicité de pratiques se rejoignent, éparpillées dans la place de façon « désordonnée pour ne pas dire chaotique ». Par contre, les peintures et gravures montrent un zócalo idéalisé, non multifonctionnel mais à un seule usage et signification étroitement liés au projet colonial : c’est l’espace de la mise en scène du pouvoir et le cadre qui lui orne ; c’est la ville, si on la comprendre comme centre de contrôle et d’administration coloniale.

Au début du XIXe siècle, la forme, la fonction et la signification du zócalo changent. Connaître les représentations des acteurs majeurs à travers les argumentations qu’ils utilisent pour justifier ces changements a posé des nouveaux défis pour la recherche. La quête dans l’archive historique de la ville de Puebla m’a fourni des documents contenant pas seulement des éléments autour les modifications spatiales et d’usage, mais aussi des pistes sur les arguments justificatifs.

Après des heures de enquête et de lecture des dossiers sur les marchés, j’ai eu la fortune de trouver un rapport détaillé d’une commission que la Ville créa pour le déménagement du marché. J’ai entièrement transcrit la paléographie de ce document parce que, outre décrire la forme physique du zócalo au début du XIXe siècle, il détaillait la multiplicité de ses fonctions et des personnages y-rejoints. Parmi les parties les plus intéressantes de ce document (il y en a beaucoup), je soulignerais le conflit entre les marchandes populaires et le gouvernement local autour la destination et l’usage de la place, et l’argumentation des élus comparant le zócalo avec le salon de la grande maison qui serait la ville. Le rapport défend, en fait, la nécessité de faire de cet espace un lieu d’embellissement - comme il faut être un salon -… en déplaçant les marchandes vers un autre endroit.

Dans un premier moment, la notion de salon a attiré mon attention mais je n’ai été capable que plus tard de bien comprendre sa valeur pour la recherche. Après la relecture du document et l’étude du concept de salon bourgeois (tâche suggérée, à juste titre, par une historienne de l’art, spécialiste du XIXe siècle au Mexique [2]), j’ai pu bien comprendre l’importance, lors de l’analyse des documents écrits historiques, de pousser recherche bien au-delà du développement de l’outil de paléographie et de chercher le sens de l’usage du langage de l’époque afin de pouvoir approfondir réellement dans le sens des écrits.

L’examen du XXe siècle m’a permis d’entamer de cheminements méthodologiques plus habituels dans l’anthropologie. La enquête bibliographique, graphique et des documents d’archive sur laquelle j’ai construit mon regard sur le zócalo au temps de la colonie et au XIXe siècle ont été éclipsés pour les sources qui étaient les acteurs encore vivants. Récupérer les récits de leur expérience biais des entretiens anthropologiques m’a permis de retracer certains éléments majeurs de la production sociale de la place à l’époque contemporaine.

Notamment, le témoignage de M. Everardo Morales, l’architecte en charge du réaménagement du zócalo en 1961, a joué un rôle central dans la construction de ma réflexion sur la production du zócalo au XXe siècle : une place qui reflet une ville moderne sans oublier ses origines espagnoles et catholiques. Ce n’est pas le zócalo d’un village d’indiens, ni des fonctionnaires du bureau du patrimoine national. Pour l’architecte Morales, le zócalo est l’extension de l’atrium de la cathédrale malgré la clôture installée là-bas dans le XIXe siècle. Le zócalo est un lieu sacré, non profane, dominé par le pouvoir ecclésiastique symbolisé par la cathédrale. Cette représentation religieuse touche aussi la fontaine de Saint-Michel (patron de Puebla) qui sera remise dans la place longtemps après son démantèlement. Les significations de démultiplient à ce point, car il s’agit d’un cadeau fait à la ville par les résidents espagnols. Ainsi, les paroles de l’architecte Morales rendent compte de la signification du zócalo vers la moitié du XXe siècle, une signification produite (et imposée) par la classe dominante de Puebla, se prétendant liée au pouvoir religieux de même que héritière du pouvoir colonial.

La recherche sur la production sociale et culturelle du zócalo de Puebla m’a amené d’abord aux bibliothèques spécialisées en Histoire, puis aux archives historiques municipales et aux bibliothèques historiques. Mais, enfin, j’ai repris mon enregistreur et mon carnet pour construire une ethnographie (à l’ancien style de Margaret Mead) pour rendre compte d’une journée au zócalo de Puebla. Cette ethnographie, plus un relevé photographique, ont été faits dans le but de comprendre comment ce lieu – désormais patrimonialisé – est habité au moment actuel et, donc, chargé d’autres significations.

Enfin, mon travail autour le zócalo de Puebla n’est qu’un premier pas dans un cheminement vers la critique et valorisation des différents significations et pratiques d’un espace public singulier, dans un cadre plus global de questionnement de l’usage, planification et conservation des sites et villes classées guidé par la notion lefebvrienne de droit à la ville.

En tant qu’anthropologue, je l’avais appris que toute recherche est une aventure entamée en compagnie de nombreuses personnes (les auteurs des ouvrages consultés, les gens observés, les personnes interviewées, les documentalistes appuyant la quête bibliographique…). J’avais aussi appris que la recherche occupe un espace physique qui va bien au-delà du territoire ou de la communauté étudiée et du propre bureau. La recherche nous accompagne comme une ombre et on la partage avec la famille, les amis et les collègues. En revanche, lors du développement de ma thèse, je me suis confrontée par première fois au défi de l’expérimentation interdisciplinaire. Cela a été passionnant mais, au même temps, difficile car il n’y a pas un langage partagé par les urbanistes, les anthropologues, les historiens et les habitants de la ville. Savoir écouter et essayer de traduire a été –je l’espère- le socle apporté par ma formation d’anthropologue à cette recherche du zócalo de Puebla.

Références bibliographiques

ELIADE, Mircea (1983). Lo sagrado y lo profano. Barcelona : Labor.

O’GORMAN, Edmundo (1960). « Reflexiones sobre la distribución urbana de la época colonial » en O’GORMAN, Edmundo, Seis estudios históricos de tema mexicano. Veracruz : Edit. Universidad Veracruzana.

O’GORMAN, Edmundo (1993). La invención de América. México : Fondo de Cultura Económica.

CHEVALIER, Francois (1957). Significación social de la fundación de la Puebla de los Ángeles. Puebla : Centro de Estudios Históricos de Puebla.

KUBLER, George (1990). Arquitectura mexicana del siglo XVI. México : Fondo de cultura económica.

LEFEBVRE, Henri (1978). El derecho a la ciudad. Barcelona : Península.

LEFEBVRE, Henri (1976). Espacio y política. El derecho a la ciudad II. Barcelona : Península.

LEFEBVRE, Henri (2013). La producción del espacio. Madrid : Capitan Swing Libros.

PRATS, LLorenç (1997). Antropología y patrimonio. Barcelona. Ariel.

PRATS, LLorenç (2005). « Concepto y gestión del patrimonio local », Cuadernos de Antropología Social Nº 21, pp. 17-35.

[1Littéralement, socle.

[2Montserrat Galí. Je lui remercie de son appui.

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